jeudi 25 janvier 2018

15 Peigner le mammouth

J'ai déjà eu l'occasion d'écrire que la révolution technologique actuelle,  - informatisation + robotisation - allait bouleverser la société probablement encore plus que la première révolution industrielle. Non seulement les modes de production et d'échanges changent, mais le changement lui-même s'accélère. Là où il fallait une génération pour qu'un changement s'installe, c'est en quelques années que des emplois se créent puis sont détruits.
Aujourd'hui et demain, ce sont des emplois intermédiaires qui sont massivement détruits : dans les banques et dans nombre de services.  La destruction d'emplois n'épargne pas non plus des emplois relativement peu qualifiés comme ceux de caissier dans la distribution, d'agents des postes.
Il est clair que le chômage massif actuel ne se résorbera pas sans une révolution dans les modes d'organisation du travail et de redistribution des revenus. Mais ce blog n'est pas trop le lieu pour développer ces points.
Là où en fait je voulais en venir, c'est qu'il est de plus en plus vain d'espérer que les formations collèges-lycées fournissent un bagage qui suffira pour s'assurer un métier durable.
Il faut surtout aider les lycéens à acquérir ce qui leur permettra de s'adapter, de se former plus tard plus spécifiquement. Plutôt que transmettre un savoir, apprendre à apprendre, à conceptualiser, à trouver les informations, et les organiser. Plutôt que de remplir les têtes avec des dates, des anecdotes, des recettes de cuisine, apprendre à apprendre, apprendre à structurer une pensée.

Je ne veux pas dire par là qu'il faille négliger les compétences de base comme le français, le calcul : aujourd'hui bon nombre d'élèves qui arrivent tant bien que mal au collège, puis au lycée ont des lacunes énormes dans ces matières, ce qui obère complètement la suite de leurs études. C'est l'une des faillites de notre système éducatif, qui loin d'estomper les inégalités entre élèves, a tendance à les aggraver. L'essentiel se joue dès la maternelle et en primaire, Mais cela mériterait beaucoup plus qu'une page dans un blog, et je ne me sens pas vraiment qualifié pour cela.

 Quoi qu'il en soit, et en supposant cet énorme problème résolu, en secondaire, plutôt que transmettre un corpus plus ou moins clos, il faut en donner le squelette et apprendre aux étudiants à ajouter eux-mêmes la chair autour de ce squelette. Aujourd'hui tout est en ligne ou presque. Encore faut-il savoir le trouver : bien utiliser les moteurs de recherche (un sous-produit de l'IA, certes), trier le bon grain et l'ivraie qu'ils permettent de ramener.
Apprendre à raisonner sans s'enfermer dans une discipline, ce qui suppose développer l'interdisciplinarité malgré les fortes réticences du corps enseignant, figé dans un découpage en disciplines qui s'ignorent largement. Apprendre à raisonner tout court et à comprendre le nécessaire mouvement dialectique de la pensée, apprendre aussi à construire des analogies fécondes.
L'urgence est là, mais sa perception semble faible, à voir les évolutions des programmes passées et prévues.





jeudi 19 octobre 2017

14 IA sur tous les tons

C'est fou le nombre de gens qui parlent d'IA. Une quantité impressionnante de petits maîtres répètent à l'envie les mêmes choses, plus ou moins bien assimilées, confondant bien souvent IA et réseaux neuronaux . De grands maîtres quant à eux, agitent le spectre d'IA dominatrices réduisant les humains à une déchéance oisive et miséreuse.

Des IA limitées.


NON, l'IA n'est pas encore à un degré de maturité telle que des IA contrôleraient des pans entiers de l'humanité. Certes l'apprentissage profond, appuyé sur des puissances de calcul colossales et des bases de données accessibles immenses a permis des percées spectaculaires dans un grand nombre de domaines, et pas seulement le jeu de go : des domaines entiers sont ouverts, dans les banques, les assurances, la médecine, voire la justice, la connaissance fine des préférences des consommateurs, la traduction automatique et la reconnaissance des images, des visages, de la parole ...

Mais pour autant, une machine IA, spécialisée dans un domaine, ne sait pas transposer le savoir de ce domaine dans un autre, même voisin. Si elle est championne de GO, elle ne saura pas pour autant jouer aux échecs, tant que l'on ne l'aura pas dressée à cela. Et réciproquement.
Si l'Analogie, comme le pensent Hofstadter et Sander, est le " cœur de la pensée ", les machines en sont très loin : or effectivement l'analogie maîtrisée est un des moyens les plus efficaces et est indispensable  pour construire des nouveaux concepts, ou étendre des concepts à d'autres domaines.

De même la capacité d'une machine IA à justifier ses conclusions est des plus limitée : les réseaux neuronaux, une fois "instruits" ont certes la possibilité de réactualiser leur apprentissage sur la base des scores de leurs réponses, mais ce ne sont en définitive que des machines à interpoler et à extrapoler. Une machine dont l'ensemble d'apprentissage sont des propos baroques (ou racistes) sortira des propos baroques (ou racistes).

Pour aller vers ce que certaines appellent l'IA générale, il faudra passer à un cran bien supérieur, avec des capacités de méta-analyse. Un peu comme passer la logique des prédicats du premier ordre à celle des prédicats du second ordre, voire plus si affinités. On n'a pas encore le bootstrap pour y arriver !

L'IA destructrice ?

Le vrai risque aujourd'hui n'est pas de voir l'humanité dominée par cette IA "générale".
Le vrai risque aujourd'hui, comme je l'ai déjà écrit, c'est une destruction massive d'emplois, moyennement qualifiés, dans le secteur tertiaire et les services.
Certes les bons esprits n'arrêtent pas de répéter que l'IA est un formidable atout pour les entreprises qui savent l'utiliser, et en plus leurs salariés vont in fine bien s'y retrouver ! Et le problème, c'est que c'est souvent vrai ! Alors, où est le mal ? Et bien, tout simplement, ce qui est bon d'un point de vue microéconomique ne l'est pas forcément sur le plan macroéconomique ! Pour une entreprise qui réussit et s'étend, combien vont disparaître ? Certaines entreprises grossiront en termes d'emplois, éventuellement plus "riches", mais globalement le nombre d'emplois va diminuer.
Autre erreur d'analyse courante : comme une machine IA peut rarement remplacer complètement un employé, on en conclut que le nombre d'emplois détruits est finalement modeste. En oubliant qu'il faut raisonner aux niveaux des tâches accomplies, et non des missions actuelles d'un employé donné. La réorganisation des chaînes de production, la redéfinition des emplois, si elles sont bien menées en même temps que l'arrivée des robots IA permettent de remplacer le "capital humain" par du "capital numérique". 

Brûler les machines ?

Peut-être pas. Le vrai problème est politique  : quelles sont les activités des humains de demain ? ou comment partager le travail ?
Comment éviter que le nombre des laissés pour compte ne s'accroisse pas ?
Comment faire en sorte qu'une petite minorité n'accapare pas le savoir et les richesses générés par nos robots numériques ?
Oui il faut repenser la formation, c'est évident, mais sans oublier que former des bacs + 5  chômeurs n'est pas un but en soi.











dimanche 14 mai 2017

13 Fracture numérique ? Oui ! Mais laquelle ?

Pratiquement tous les candidats à la présidentielle ont parlé de lutter contre la fracture numérique et du développement du numérique, en particulier pour rendre plus efficaces nos services publics.
Je pense en particulier à des déclarations de notre nouveau président.
Bien souvent, on a l'impression que la fracture numérique, se résume à déployer la fibre là où ça traîne et à développer les services publics numériques.

Fibre ...

Le haut débit pour tous avec la fibre ! Difficile d'être contre ! Et de fait, si le fibrage se fait rapidement dans des zones urbaines, c'est un tout autre problème dans les zones peu denses, où tirer la fibre pour un petit nombre de clients coûte cher. Ceci dit, quand on n'est pas adepte du vidéo streaming des séries américaines ou que l'on n'est pas une PME ayant besoin d'échanger de gros volumes de données, l'intérêt économique de la fibre par rapport à un bon ADSL est-il si évident ? A terme probablement, mais je suis curieux de voir les études technico-économiques sérieuses sur le sujet... Si vous en connaissez, je suis preneur.

Téléphone ...

Mais la fracture numérique, ce n'est certainement pas que le problème du déploiement de la fibre.
Il suffit de se balader dans nos campagnes profondes pour le comprendre : qui n'a pesté contre l'impossibilité de téléphoner ou d'utiliser ce merveilleux engin connecté qu'est le smartphone faute de connexion même 3G ? Que ce soit en Lorraine, en Normandie ou ailleurs, sans parler de la montagne ou plutôt de leurs vallées, que de difficultés à trouver un endroit "où ça passe".

Services publics

Plus grave à mon sens, la fracture numérique c'est aussi l'extrême difficulté pour une partie de la population d'accéder désormais aux services publics ou parapublics. Faute de maîtriser l'usage d'un PC ou d'un smartphone, une partie de nos concitoyens, en particulier les plus âgés, est complètement perdue dès qu'il s'agit de faire une démarche. Pour le moindre rendez-vous, il faut pratiquement créer un compte avant d'obtenir ce rendez-vous ! C'est vrai que quand on maîtrise bien la bête, l'efficacité est au rendez-vous : j'ai apprécié d'avoir pu liquider mes 5 régimes de retraite depuis mon PC, sans avoir à me déplacer ni à perdre mon temps dans les files d'attente.
Mais quand on n'a pas l'habitude, utiliser même une messagerie devient difficile. Et ne parlons pas de fournir des documents scannés à l'administration : il faut déjà avoir accès à un scanner, et en plus savoir s'en servir.
Du coup, bien des personnes ne font pas les démarches nécessaires pour obtenir les aides auxquelles ils ont droit ... C'est en aidant ces personnes que l'on se rend vraiment compte de ce que peut être la fracture numérique. 
Et pourquoi ne pas développer dans les mairies ou ailleurs, un service public d'aide à l'accès aux services publics ou assimilés ?


vendredi 17 mars 2017

12 G9+ Travail 4.0 Un peu bizarre


La rencontre annuelle du G9+ cycle RH était consacrée à l'impact de la "révolution numérique" sur l'emploi. Des exposés aux thèses un peu contradictoires, sans qu'il n'y ait vraiment débat, ni à la tribune, ni dans la salle.
Ça commençait bien - de mon point de vue -. Yves Caseau, dans l'exposé introductif, expliquait comment la plupart des emplois actuels seront supprimés ou au moins impactés par le développement des TICs et de la robotisation. Plates-formes d'intermédiation (voir article antérieur), développement de l'IA dans plein de secteurs, comme la médecine, la justice et évidemment les banques. Il est bien placé pour en parler : il a fait ses débuts dans l'IA - c'est d'ailleurs à ce moment là que je l'ai connu -.
Pour lui, seuls les métiers de proximité (quasi physique, comme par exemple les aides à la personne) pourront se développer. Aujourd'hui, d'un point de vue économique, ils sont souvent mal rémunérés, mais restent cependant trop chers pour ceux qui pourraient ou voudraient y faire appel. Sa solution ? Quelque chose qui ressemblerait au revenu universel, qui permettrait d'en abaisser le coût, si j'ai bien compris.
Après ça se gâte. Quelques exposés que je qualifierais de classiques mais intéressants. 
Mais aussi une intervention étonnante de l'observatoire de l'ubérisation, du vrai lobbying pour les plates-formes : impasse quasi-totale sur le sort des ""indépendants"" travaillant pour certaines de ces plates-formes (UBER au hasard) qui se retrouvent en situation de quasi-monopole et imposent leurs tarifs. Impasse également sur le type d'emplois créés (manutentionnaires, livreurs) et sur ceux qui sont corrélativement détruits par des plateformes comme Amazon.
À mon sens, le clou, c'était le speech décoiffant de Jean-Marc Daniel, célébrant la fin du salariat et le retour au tailleur de pierres de l'ère préindustrielle : il vendait directement ses services à ses clients maîtres d'ouvrage. Plus de patrons ! Des clients exigeants, si bien que la pression pour travailler est intériorisée par le "travailleur indépendant". Une vision purement micro-économique qui fait l'impasse sur la précarisation des travailleurs et la déqualification du travail. Si c'est la vision qu'il inculque aux élèves de Centrale, je suis inquiet pour l'avenir de notre société.
Dernier acte, la parole aux (principaux candidats) :
  • l'équipe de Hamon avait décliné pour je ne sais quelle raison
  • l'équipe Fillon avait délégué un chef d'entreprise qui n'a parlé que du salut pour la France que devrait apporter le développement de la filière numériqu
  • par contre on a eu droit à une vidéo de Macron, brillante, mais j'ai oublié ce qu'il a dit. Ensuite en 5 minutes, une responsable de son comité de campagne a tenue a dévidé en vitesse accélérée tout ce qui dans le programme de son candidat traitait, de près ou de loin, au numérique. Quasiment rien par contre sur la lutte contre le chômage, ou sur la modification de types d'emploi, liés au développement du numérique.

lundi 13 février 2017

11 Les TICS : vers le chômage de masse.







Bye Bye ! C'est moi qui te remplace !

Résultat de recherche d'images pour "robot"Dans les articles précédents, j'ai essayé d'illustrer les impacts du développement des TICs et de la robotisation sur l'emploi et le travail.
En particulier j'ai évoqué le phénomène de l'ubérisation de l'économie : développement de plateformes d'intermédiation détruisant essentiellement des emplois marchands et créant simultanément des emplois précaires, à protection sociale ultra limitée. Je laissais entendre que sur ce dernier point le pire n'est pas sûr et que, à coups de gréve - comme celles des chauffeurs d'UBER en Californie ou en France - la situation financière et le statut de ces nouveaux prolétaires pouvait s'améliorer ... progressivement.
Il n'en reste pas moins que des emplois qualifiés disparaissent, et que la contrepartie ce sont des emplois peu qualifiés et en nombre inférieur.
C'est bien que ce que pointe le rapport de l'OCDE de l'année dernière.
Mais avec une "bonne nouvelle" dans ce rapport : seuls 9% des emplois (en France) seraient directement menacés. 
Sauf qu'en fait 40 à 50% au total des emplois seraient impactés par une automatisation à 50% ou plus! Les 9% ce sont les emplois automatisables à 70% et plus. Qui représenteraient quand même deux millions. Et en oubliant de dire combien d'emplois seraient supprimés du fait de l'automatisation partielle  des 30 autres % !  Deux millions de chômeurs encore en plus ?
Et là , n'en déplaise à Schumpeter, si l'on voit bien les emplois menacés, on a du mal à identifier les nouveaux emplois créés par les TICS ou la robotisation : certes il y en a, mais en nombre incomparablement plus faible et avec des niveaux de qualification difficilement atteignables par les futurs chômeurs.
On trouvera un argumentaire plus détaillé dans l'article de l'Obs (cliquer).

Pour un changement de paradigme

Faut-il pour autant chercher à freiner le développement des TICS et de la robotisation ? Celui-ci a un caractère presque inexorable du fait des logiques économiques : pression concurrentielle vers l'augmentation de la productivité.
Faut-il au contraire s'interroger sur la société que nous voulons ? Naïvement, s'il faut moins de travail humain pour produire les mêmes biens et services, ne faut-il pas chercher à le répartir plus équitablement ? au risque de faire baisser la productivité ! et moyennant un effort de formation considérablement accru.
Ne faut-il pas également revoir la protection sociale ? réfléchir sans a priori au revenu universel évoqué par le candidat du PS ?
Sauf qu'en tirant ce fil, c'est toute la pelote qu'on attrape : un revenu minimal garanti ne peut être assis uniquement sur la contribution des actifs ... surtout si le revenu global des actifs baisse du fait de l'augmentation du chômage et de la multiplication des emplois peu qualifiés, et donc peu rémunérés (aujourd'hui). 
Autrement dit il faut revoir tout le système fiscal et imposer plus les revenus du capital - quelle horreur ! - ce qui indubitablement est rendu pour le moins compliqué, si ce n'est impossible, par la mondialisation des économies et de la finance.


















mercredi 14 décembre 2016

10 Plares-formes d'intermédiation ?

Afficher l'image d'origineQuelques définitions ...

Les plates-formes d'intermédiation sont probablement une des manifestations les plus remarquables de ces dernières années de la révolution induites par les TIC. J'emprunte à l'Université Toulouse 1 Capitole la définition suivante
"Le site est une plate forme favorisant la rencontre entre une offre et une demande en diminuant significativement les coûts de transaction (B2B, B2C, C2C). L’opérateur tarifie le plus souvent la transaction".

Maintenant, si on lit bien la définition, les marchés sont depuis fort longtemps des plates-formes d'intermédiation ! Les TIC ne les ont pas inventées ! Et tac ! La place de marché rassemble des commerçants et des producteurs d'un côté, de l'autre les clients viennent acheter ce dont ils ont besoin. Et le gérant du marché empoche les droits auprès des commerçants. Selon Wikipédia, il s'agit de Marchés Bifaces :

La littérature économique ne propose pas de définition consensuelle de ce qu'est un marché bifaces4. Pour (Weyl 2010), les modèles fondateurs comportent trois caractéristiques essentielles : 
  1. Ils étudient une plate-forme, qui propose des services différents à deux faces (ou côtés) du marché, proposant à chaque côté un prix qui lui est propre (exemple : un journal vend du contenu au lecteur et des espaces publicitaires aux annonceurs).
  2. Le marché présente des effets de réseau croisés (ou externalités croisées) : l'utilité qu'un agent d'un côté du marché retire de sa participation au service offert par la plate-forme dépend du nombre de participants de l'autre côté du marché, nombre qui dépend lui-même des décisions de prix de la plate-forme.
  3. La ou les plates-formes jouissent d'un pouvoir de marché bilatéral : elles décident du prix demandé à chaque côté du marché et fixent le plus souvent des prix uniformes (le prix est le même pour tous les agents d'un côté donné du marché). 
L'absence d'une de ces caractéristiques permet généralement de se ramener à des situations où la dimension bifaces est peu pertinente (réseau simple, monopole vertical ou distributeur).

Et les TIC dans tout ça ? 

L'essor d'internet, du WEB, a permis un développement exponentiel des échanges B to C dans le monde virtuel. Les plates formes de Uber, AirBnB, Blablacar, Leboncoin, booking.com et une foultitude d'autres, s'adressent à des millions de personnes.
Ces plateformes permettent de mettre en relation quasi instantanément un demandeur et un offreur, où qu'ils soient, et en fluidifiant les transactions. Du coup les coûts de transaction deviennent très faibles.

Les conséquences économiques

Elles sont multiples. Certaines sont manifestement bénéfiques. Des sites comme Blablacar ou Leboncoin, en permettant le covoiturage ou la réutilisation de biens dont on ne veut plus, contribuent à réduire le gaspillage de ressources. Fini les attentes au bord des routes à attendre vainement un taxi libre : gain de temps. On sent bien quelque part que la productivité des échanges augmente, même si les économistes n'arrivent pas à la chiffrer ou en doutent.
Mais n'est-ce pas la façon de compter qui est en cause ? La productivité (du travail) est mesurée la plupart du temps, surtout en macro-économie, en faisant le ratio du montant monétaire des produits ou services vendus, sur les coûts salariaux. Or avec les plates formes d'intermédiation comme airbnb, leboncoin, blablacar, on se retrouve dans une sorte d'économie grise imparfaitement comptabilisée. 
Individuellement, c'est comme si le pouvoir d'achat était augmenté sans que les revenus le soient.
De quoi bluffer les indicateurs nationaux.

Les conséquences sociales

Uberisation ? Mort des intermédiaires ? Ce paragraphe est moins réjouissant que le précédent.
De fait les plates-formes d'intermédiation rendent obsolètes certaines fonctions d'intermédiaires : les courtiers sont à la peine, les agences de voyage, les agences immobilières, des commerces, des sociétés de services, des compagnies de taxi sont menacés d'extinction. Seuls survivront ceux qui seront capables d'apporter une réelle valeur ajoutée à leurs clients.
Les plates-formes favorisent et même vivent sur l'atomisation des prestations et des prestataires de services. Le prestataire est seul, jouissant d'une autonomie souvent factice, et souvent dépendant à l'excès d'une plateforme d'intermédiation : celle-ci dicte sa loi ... et les tarifs.
Cet aspect a bien été décortiqué à propos d'Uber pop et de plateformes d'intermédiation pour des livraisons ou des courses. Des salariés, protégés par les lois et le code du travail, se retrouvent "indépendants" : c'est de fait la précarisation qui s'accroit.
Mais le pire n'est jamais sûr : on est dans une situation où l'essor des techniques induit un bouleversement sociétal profond. Or les sociétés mettent du temps à s'adapter : après la révolution industrielle, il a fallu des décennies et bien des luttes sociales pour qu'un certain équilibre soit instauré dans les relations entre patronat et salariat.
Il est possible qu'il faille moins longtemps pour réguler le jeu des plateformes d'intermédiation : j'en veux pour preuve les mouvements sociaux récents de chauffeurs ou de livreurs et un certain nombre d'arrêts de justice, aux USA ou en France sanctionnant des abus manifestes de position dominante.
Qui vivra, verra ...


Quelques liens concernant les modèles économiques des plateformes d'intermédiation :
Les Critères de Réussite des Plateformes d’Intermédiation Entre Particuliers
Les nouveaux business models de l'intermédiation 


vendredi 15 juillet 2016

9 Un effet des TICs

Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, le développement des TICs depuis à peine plus de deux générations est une révolution à l'échelle de l'humanité. Son importance n'est pas loin de celle de la domestification du feu ! L'avenir le dira. Nous avons du mal aujourd'hui à percevoir cette révolution, par manque de recul ... la vie est si courte.
Dans cet article je vais essayer de donner un premier exemple de transformations des métiers ou professions induites par les TIC.

Les notes de l'ancien temps.

Comme chacun le sait dans les entreprises, un ingénieur est le plus souvent un pisse-papiers. J'entends par là que dans bien des fonctions, sa production se concrétise par des notes diverses et variées. Quand je suis rentré à EDF, je n'ai pas échappé à cette règle, même si une autre part de ma production était composée de lignes de codes (sur du papier perforé !).
Regardons ce qui se passait pour les notes : il s'agit d'un processus lent et laborieux. Je ne parle pas de l'écriture (encore qu'à l'époque l'enseignement de l'écriture des notes se faisait sur le tas).  Je parle ici de sa frappe puis de sa diffusion. La frappe est réalisée par des dactylos. Première file d'attente dans le secrétariat de l'équipe ! Puis allers et retours répétés pendant des jours ou des semaines pour arriver à une note sans trop de coquilles (sauf sous le tipex). Sans oublier les graphiques réalisées encore quelquefois sur calques et les formules "calligraphiées" à la main. (J'ai une écriture de cochon).
La moindre itération avec les relecteurs (en général hiérarchiques)  se traduit par une multiplication de la durée du processus. Au final, une note un peu conséquente prend facilement six mois après sa conception.
Et maintenant la diffusion ! Quand ce n'est pas ronéotypé, il faut accéder aux photocopieuses rares et chères. Aussi on limite la diffusion. D'autant qu'après la réalisation des exemplaires, il faut les mettre sous enveloppes puis au courrier... tâches exaltantes des secrétaires !

Une génération et Kayak devient réalité (enfin presque) !

Dans les années 70-80, l'INRIA travaille sur un projet de bureau sans papier : le projet Kayak.
Un beau projet mais avec peu de retombées commerciales in fine.
Dans le même temps, à peu près, Xerox innove avec Xerox Star, qui se transformera en GlobalView. De GlobalView j'ai eu le privilège d'assister au ratage technique et commercial : logiciel puissant, Wysiswyg, en réseau Ethernet (à la mode Xerox). Malheureusement affreusement couteux et tournant à l'époque sur PC sous OS/2 hybridé monstrueusement avec un processeur spécialisé pour faire tourner le système Mesa de Xerox : un boot interminable, des plantages en cascade. Le chef de service de mon service, à la pointe du progrès avait choisi son secrétariat comme cobaye. Ses secrétaires, d'abord jalousées, déchantèrent bien vite.

Et dans le même temps ou presque (milieu des années 80) Microsoft impose progressivement Word face à des concurrents comme Wordperfect de Corel.

Toujours est-il, qu'à partir du milieu des années 80, les IBM à boules disparaissent progressivement au profit de PC (IBM !) équipés de MS Word, permettant aux secrétariats de taper leurs textes plus vite sous une forme diffusable et surtout facilement modifiable.
Et progressivement, les versions de Word et de Windows évoluent vers le Wysiwyg des logiciels Corel ou Xerow d'antan sur stations de travail.
Mais il faudra attendre la fin des années 80 et le développement des réseaux internet d'entreprise pour passer à l'étape suivante : l'essor des messageries électroniques et la diffusion des notes grâce à ces messageries. (Babel au départ ! CCmail+MSmail+Lotus mail).
Sans oublier les outils de gestion documentaire comme Documentum qui permettent de gérer les documents et leurs versions, et d'implémenter les processus correspondants.

Si bien qu'aujourd'hui, techniquement, il est possible de dématérialiser tout le processus des notes, de la création, à l'approbation, puis à la diffusion. Si ce n'est pas encore le cas dans les entreprises, ce n'est pas en général pour des raisons techniques. C'est plutôt qu'il est difficile de se défaire de certaines habitudes héritées du papier : signatures sur la page de garde, conservation d'un "original" papier dans les secrétariats...

Productivité bureautique

Quoi qu'il en soit, la productivité en matière de notes s'est considérablement accrue. Si l'on prend par exemple les ratios de secrétaires par ingénieur, quand j'ai commencé à travailler à EDF, on était à environs 1 pour 7. 20 ans plus tard, à l'approche de l'an 2000, on était passé à environ 1 pour 20.
Autrement dit le nombre de dactylos et de secrétaires s'était réduit de plus de la moitié, et à vrai dire les "dactylos" ont disparu ... reconverties en "assistantes". La diminution aurait été plus forte si les tâches dévolues aux secrétaires ne s'étaient pas "enrichies" côté gestion des équipes : traçage des temps des agents, gestion des commandes-factures, interventions sur les budgets ...
Çà c'est pour les secrétaires. Mais pour les ingénieurs, dont beaucoup ont du se mettre à saisir eux-mêmes leurs notes, productivité accrue également : finis les temps d'attente aux secrétariats et béni soit le correcteur orthographique ! Possibilité d'organiser des relectures croisées et parallèles beaucoup plus vite : moins de pertes de temps. En réalité, je ne suis pas sûr que le temps consacré par les ingénieurs à la réalisation et à la vérification des notes ait beaucoup baisser. Par exemple, comme les itérations sont plus faciles, on chicane plus et on multiplie les itérations !
De fait je pense que c'est surtout au plan de l' elapsed time (la durée du process) et de la qualité finale que l'on gagne et que l'on gagne beaucoup. Il s'agit bien de productivité accrue dans la mesure où l'atteinte du même niveau de qualité aurait exigé beaucoup plus d'efforts dans l'ancien temps. Et de plus, une note bien travaillée fait gagner du temps à ses destinataires.
Mais l'on touche ici un point sensible : si la baisse des effectifs des secrétariats est mesurable, les gains apportés par des sorties plus rapides de notes d'une plus plus grande qualité sont pratiquement impossibles à mesurer ! Du coup l'affaire devient subjective : les gens du SI y croient (aux gains de productivité), mais les financiers, non !
C'est une situation sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir par la suite : une bonne partie de la productivité induite par les TIC échappe aux outils de mesure habituels.